Sortir, c'est vital !
Le texte ci-dessous a été réalisé suite aux des rencontres « Éduquer dans la nature, une pratique en danger ! » qui ont eu lieu à Saint-Jean-du-Gard début janvier 2009. Il est apparu nécessaire aux participants de rédiger un argumentaire pour réhabiliter la nature en tant qu’espace de liberté, d’apprentissage et de formation auprès de la société. Son écriture est le fruit d’un travail collectif basé sur les contributions d'une vingtaine de participants.
Un constat partagé
2034, Arthur se prépare, il est à la bourre. Dans une demi-heure le cours commence et il n’a pas fini de préparer son animation. Ordinateurs, caméras, flores électroniques, tablettes graphiques, casques, gants, tout est prêt pour la sortie botanique. Espérons cette fois qu’il n’y ait pas de plantage au niveau du serveur de réalité virtuelle…
Mythe ou bientôt réalité ? Tous les acteurs de l’éducation à la nature sont unanimes : le nombre et la durée des séjours de classes de découverte diminuent. Il est de plus en plus contraignant d’organiser des sorties à l'extérieur dans le cadre de l’école et des séjours de vacances en pleine nature :
- Réglementation excessive : dès qu’un accident arrive, une circulaire « parapluie » suit ; c’est l’exception qui vaut pour loi, et on observe petit à petit un cadre règlementaire de plus en plus étroit et éducaticide.
- Lourdeurs administratives : corolaire de la réglementation excessive. Faudra-t-il bientôt remplir un formulaire pour pouvoir regarder un coucher de soleil ?
- Manque de soutien institutionnel et financements trop faibles : tout le monde est d’accord pour dire que l’éducation à l’environnement est une priorité, mais il n’y a que peu de financements derrière. Et face à l’urgence des problématiques environnementales, l’engouement généralisé pour le développement durable tend à privilégier les thèmes des déchets et de l’énergie à celui de la nature et de la biodiversité (avec une responsabilité partagée entre les décideurs qui ne jure que par Dédé, et les associations qui font leur jeu sans faire valoir la nécessité du dehors).
- L’épée de Damoclès du risque zéro : elle plane au-dessus des têtes des éducateurs… La peur de l’accident et l’hyper-responsabilisation conduisent à être toujours plus frileux face au monde. Sous ce poids, peu d’éducateurs prennent encore le risque de gérer les risques, et ils s’empêchent eux-mêmes de s’immerger dans la nature avec leur groupe.
- Le manque de pratique et formation : peu de personnes pratiquent le dehors et sont formées à encadrer dans la nature. Or si le risque zéro n’existe pas, il s’agit de faire la traque aux risques inutiles et de savoir mesurer le risque. Cela nécessite notamment de bien connaître le milieu dans lequel on évolue et les dynamiques de groupe.
- Manque de reconnaissance de l’éducation dehors, dans la nature, et de ces bénéfices : d’une manière générale, l’éducation dans la nature se justifie soit au service de la protection de l’environnement, soit comme composante d’une éducation scientifique visant à améliorer la compréhension du vivant (biodiversité…), mais très peu en tant que pratique éducative émancipatrice pour l’individu et fondamentale pour construire notre relation à ce qui nous entoure.
Ces contraintes pour « éduquer dehors » questionnent plus largement le rapport de nos sociétés occidentales à la nature, à notre environnement. Problématique complexe mais ô combien passionnante pour les éducateurs que nous sommes, convaincus que l’humanité a tout à gagner à assainir son rapport au monde et à renouer avec le vivant, avec la nature.
Se construire dans la nature
« La nature se définit chez tous les peuples du monde comme ce qui fonctionne en dehors de notre volonté et de notre intervention. » François Terrasson, La peur de la nature
Surprendre un chamois au détour d’un chemin, construire une cabane, se laver dans un torrent, se balader à pied, en vélo ou en kayak, découvrir le goût acidulé de l’Oxalis ou le goût noisette du Cynips du rosier, s’endormir dans l’immensité du ciel, ramper, grimper, explorer, se dépasser, couper du bois, bricoler un sifflet, faire un feu…
L’individu se forme au contact de la nature. Et d’une toute autre manière qu’entre quatre murs ou que dans le cadre d’un apprentissage maîtrisé par l’éducateur ou le formateur. C’est un espace de liberté où l’on part à l’aventure, de loisirs et de plaisirs qui nous permet de nous confronter au vivant, aux éléments et à nous-mêmes, d’apprendre l’humilité, de réconcilier nos antagonismes, de coopérer avec les autres…
La nature est un espace pour se mouvoir, qui, contrairement aux espaces bétonnés, aseptisés, présente l’intérêt de foisonner, de ne pas être sous contrôle. Bouger, manipuler, courir, sauter, se vautrer, ramper, grimper, dans cette diversité de formes et de textures, cet apparent désordre est une source inépuisable d’apprentissage pour le corps et l’esprit pour se situer dans l’espace, apprendre à gérer son effort, apprendre à s’adapter. Et ainsi prendre confiance en soi.
Dans la nature, l’individu est confronté à lui-même, dans un environnement souvent inconnu, qu’il ne maîtrise pas et en perpétuelle évolution. Cet « ailleurs » bouscule les habitudes. Il permet de se dépasser et contribue au changement des regards, des relations. Il met en exergue le besoin des autres et favorise la solidarité et la coopération, au-delà des appartenances sociales.
Il s’agit d’y être en éveil, de porter attention à ce qui nous entoure, de mesurer nos actes et d’anticiper avant d’agir, sinon gare au retour de bâton. Si dans le monde virtuel on peut se prendre pour un super héro, la nature nous rappelle que nous sommes faits de chair et de sang. Elle nous permet de mieux nous connaître, avec nos forces et nos faiblesses, avec nos limites.
Le dehors, lieu de rencontres avec le vivant, les éléments, soi-même. Créer du lien, entrer en contact pour dépasser nos peurs et laisser la possibilité à l’autre — humain, animal, végétal, minéral — d’exister avec ses différences. Comprendre comment fonctionne cet imbroglio de vie, avec ses multiples interactions, ses équilibres, ses cycles. La nature est infiniment diverse. C’est un formidable livre ouvert sur la connaissance, terrain d’apprentissage de la complexité, notion ô combien nécessaire pour appréhender le monde dans lequel nous vivons et agir en conscience.
Le vol d’un papillon, le chant d’une mésange, la trace d’un lynx, la forme d’un arbre, la douceur de la mousse, la fraîcheur de l’eau… La nature interpelle sans cesse nos cinq sens. Elle est une source inépuisable d’émerveillement pour l’homme qui y trouve mille sujets pour son art, mille idées pour sa technologie, mille symboles pour mieux se représenter le monde, mille émotions pour mieux se connaître. Elle prend en compte l’individu dans sa globalité et nous permet de construire notre rapport au monde en tenant compte des trois organes symboliques qui nous permettent de l’appréhender : la main (le corps), le cœur (les émotions) et le cerveau (l’esprit).
Ainsi, l’éducation dans la nature est source de nombreux savoirs, mais plus encore de savoir-faire et de savoir-être, souvent délaissés au profit de la seule acquisition de connaissances. En vrac citons-en quelques-uns :
- Savoirs : comprendre la complexité, les interrelations, les cycles de la vie, connaître les animaux, les végétaux et leur propriété, l’histoire des paysages, de la relation de l’homme à la nature…
- Savoir-faire : observer, identifier, mettre en œuvre une démarche scientifique, créer, se débrouiller, bricoler…
- Savoir-être : être curieux, ouvert, autonome, s’émerveiller, dépasser ses peurs, vivre ensemble, être solidaire, gérer les risques…
Elle nous permet de construire notre lien avec la nature, lien fondamental si nous voulons qu’elle soit prise en compte comme un bien commun, un patrimoine de l’humanité. Découvrir, connaître et comprendre les relations qui lient l’homme à la nature, au monde, est nécessaire à la construction de l’enfant, en chemin vers le citoyen adulte, acteur responsable de la planète Terre.
Construire une société responsable de la planète Terre
Il y a urgence à agir, à prendre soin de notre planète : changements climatiques, pollutions des eaux et des sols, érosion de la biodiversité… Tous les indicateurs sont au rouge.
Ce n’est qu’en allant au contact de la nature, et cela dès le plus jeune âge, que l’on créera un lien fort qui, consciemment ou inconsciemment, sera garant d’une plus grande prise en compte de la nature dans nos choix, dans nos gestes, dans nos décisions, dans nos politiques.
Favoriser le vécu, le contact, le savoir est aussi un remède à la peur, et donc en partie aux maux de l’humanité et de la Terre. Car si la peur est la cause de nombreux de nos maux, il en va de même des maux de la nature : peur de l’inconnu, peur de la mort, peur de ce qui est sale, peur de ce que l’esprit ne peut pas maîtriser… Autant de prétexte à désherber, mettre au carré, tondre, assainir, gérer…
Ainsi, redonner une priorité à l’éducation dans la nature s’inscrit dans un changement plus global de notre rapport au monde. Il s’agit de :
- S’interroger sur notre éthique : quelle est la place de l’homme avec, dans la nature ? L’homme n’est-il pas de la nature tout simplement ?... Pour la nature, mais aussi pour l’Homme, il est important de se poser ces questions et de se les reposer encore et toujours au fur et à mesure que nous avançons, riches de nouvelles expériences, de nouvelles émotions, de nouvelles idées.
- Sortir de la logique utilitaro-matérialiste prépondérante et cesser de ne prendre en compte que ce qui est mesurable, quantifiable. A ce jour, il faut prouver qu’une chose a une valeur pour qu’elle soit prise en compte. Quid du reste ? Du sens que l’on donne aux choses ? Du fait d’aimer tout simplement ? De la place des autres espèces ?
- Se laisser du temps. Nous n’avons plus le temps. La rentabilité doit être immédiate et on ne pense plus le long terme. Comment alors construire un rapport de fond avec les choses si on zappe en permanence ? Il est temps de laisser du temps au temps ! Prendre le temps d’aller dehors, de laisser se construire nos représentations du monde, de ne rien faire.
L’éducation est la base de tout projet de société, et l’éducation nature porte en elle les valeurs d’une société plus juste, plus solidaire, qui prenne en compte les individus dans toutes leurs dimensions, qui tienne compte des grands équilibres écologiques et qui allie humanité et naturalité.
De la réflexion à l’action
Partisans du dehors, il s’agit maintenant de faire valoir notre propos et de le mettre en pratique.
Tous les acteurs de la société doivent se mobiliser pour que les choses bougent, évoluent, avancent vers plus de cohérence, de solidarité, d’empathie à l’égard de nous-mêmes et de ce qui nous entoure.
- Les éducateurs (animateurs, enseignants…), en privilégiant au maximum le terrain et en faisant valoir les arguments d’une éducation dehors par le biais d’articles, de discussion, en affirmant leurs convictions, en continuant à proposer de sortir. Aller dehors ce n’est pas que de la distraction « youpilespetitesfleurs ».
- Les élus, en reconnaissant qu’il y a à ce jour antagonisme entre les valeurs mises en avant par les politiques de développement durable et les choix éducatifs qui sont faits, en reconnaissant les valeurs essentielles de l’éducation dehors et en se mobilisant pour que les choses changent.
- Les entreprises, fondations, collectivités et administrations en soutenant financièrement les actions d’éducation dans la nature, qui ont moins le vent en poupe que d’autres actions d’éducation à l’environnement ou au développement durable comme la gestion des déchets, les agendas 21…
- Le citoyen, en utilisant l’espace-temps loisir pour sortir découvrir la nature en famille ou entre amis, ou dans le cadre de sorties ou de séjours organisés, souvent sans avoir besoin d’aller bien loin, chacun partageant un bout de savoir avec ses proches.
Y’a plus qu’à ! Et vite…
Écriture collective